Vers un meilleur équilibre?
Si les grands cabinets de la région de Montréal œuvrant en droit des affaires sont réputés pour les gros sous qui y sont joués et pour le haut calibre de leurs avocats, ils le sont également pour le travail acharné qui y est accompli ou ce que certains appellent parfois le culte des heures facturables.
En tant qu’étudiant en droit dans une université québécoise, ce qu’on nous présente d’abord de ces grands cabinets, et ce dès nos premiers jours, ce sont les salaires et autres avantages astronomiques qui sont offerts aux stagiaires, mais également le mythe que de travailler dans un tel milieu c’est de renoncer à une vie personnelle très occupée.
Est-ce un mythe ou une réalité? En tant qu’étudiant, je n’ai pas encore eu la chance d’y travailler, donc je ne saurais répondre avec certitude. Toutefois, mes discussions avec nombreux avocats de ces cabinets me laissent à penser que ce n’est pas qu’un mythe. D’ailleurs, M. Lewandowski dans sa chronique « Affaires juridiques » publiée dans le journal La Presse du 11 octobre 2007 faisait le portrait de Me Maryse Bertrand, une associée réputée du cabinet Davies Ward Phillips & Vineberg. On pouvait y apprendre que, occupée par plusieurs transactions d’envergure qui ont fait les manchettes, Me Bertrand n’a pris aucune journée de vacances en deux ans.
Il faut bien prendre garde de ne pas généraliser. Il semblerait que ce ne soit pas la situation de tous les avocats qui pratiquent dans ce type de cabinets et que ceux qui travaillent des horaires parfois démesurés le font bien souvent par passion. De plus, les différents acteurs observent, et c’est là le sujet de cette chronique, une tendance à vouloir tenter d’en arriver à un meilleur équilibre entre la vie professionnel et la vie personnelle. Le point de départ étant que, de plus en plus, les étudiants qui sortent de l’université et qui vont devenir les futurs avocats de ces cabinets accordent une plus grande importance à ce critère dans leur recherche d’un stage.
Les sociologues auraient probablement plusieurs explications à donner à ce phénomène. Les baby-boomers diraient probablement que notre génération a trop été habituée à tout avoir sans trop travailler pour. Les étudiants répondraient peut-être qu’ils ne voient pas l’intérêt d’avoir des revenues mirobolants s’il est impossible d’avoir le temps libre pour en profiter ou tout simplement qu’ils croient possible d’avoir à la fois une vie personnelle riche et une carrière exceptionnelle.
Peu importe ce qui explique ce changement de cap, il n’en demeure pas moins qu’il est facilement observable. Le « Law Student and Associate Recruitement Guide 2007 » publié par LEXPERT en est une illustration. Il s’agit d’un guide qui regroupe une panoplie d’informations pratiques et de commentaires de stagiaires et de jeunes avocats sur tous les grands et moins grands cabinets du Canada. La toute première information qui est indiquée pour chaque cabinet est le résultat du sondage à la question « How many total hours do you expect to docket this year? ». En plus de cette donnée numérique, on retrouve toute une section de commentaires sur le système d’heures facturables et de rémunération des cabinets. Également, le « Répertoire canadien d’employeurs juridiques – Section Québec 2008 » publié par les centres de développement professionnel des différentes universités québécoises à l’intention des étudiants qui participent à la course aux stages, a ajouté, cette année, un emplacement pour que les cabinets indiquent leur objectif d’heures facturables et non facturables.
Les cabinets sont aussi sensibles à cette réalité. En effet, nombreux sont ceux qui, dans leur brochure ou leur site internet destiné aux étudiants, indiquent accorder une importance particulière à cet équilibre. Par exemple, Heenan Blaikie, qui emploie pas moins de 450 avocats au Canada, indique dans sa brochure que : « L’un des traits particuliers de notre cabinet repose sur la ferme conviction qu’une vie équilibrée est indispensable à l’accomplissement d’une carrière enrichissante. »
C’est une question que, lors de la Journée Carrière organisée à la Faculté de Droit de l’Université de Montréal le 24 janvier dernier, j’ai beaucoup entendu de la part des étudiants qui faisaient le tour des différents cabinets et autres organismes présents à cet évènement.
Premier constat, tous les avocats à qui j’ai moi-même posé la question « comment envisagez-vous l’équilibre vie personnelle / vie professionnelle? » commencent leur réponse avec la même prémisse de base. Ils débutent tous en disant que la situation est semblable dans tous les cabinets et que c’est le métier d’avocat qui se veut être exigeant. Cela est vrai non seulement pour les grands cabinets, mais pour la majorité des milieux de pratique et je crois les étudiants sont conscients de cette réalité. Ce qui est encore plus intéressant est la suite que donnent les différents cabinets à cette réponse. Certains cabinets, comme c’est le cas par exemple de Davies Ward Phillips & Vineberg ou de Ogilvy Renault, ont choisi de ne pas avoir d’objectif fixe d’heures facturables et de se concentrer plutôt sur la qualité du travail. Si ce système permet de diminuer la pression et la compétition entre les stagiaires et les jeunes avocats, on n’y travaille pas moins qu’ailleurs pour autant. C’est tout de même un système qui est apprécié par plusieurs. D’autres cabinets y vont d’un objectif fixe d’heures facturables, mais qui est légèrement moins élevé que la moyenne. C’est le cas de certains cabinets de taille moyenne (comme par exemple Spiegel Sohmer ou Lapointe Rosenstein) ou de cabinets de type boutique (Smart & Biggar). Certains prévoient, tout en fixant un objectif de base qui est raisonnable, des bonus automatiques pour les heures facturables au-delà de l’objectif pour inciter ceux qui désirent se donner encore plus à fond.
BCF est l’un de ses cabinets comme me l’a souligné Me Jean-Patrice Dozois lors d’un entretien. Ce bureau prévoit pour les professionnels un objectif qui est, selon Me Dozois, raisonnable dans le milieu des grands cabinets et facilement atteignable pour quiconque se donne la peine de travailler. L’avocat qui se contente d’atteindre cet objectif reçoit un salaire concurrentiel et rencontre aisément les attentes du cabinet. Toutefois, ceux qui désirent effectuer un nombre d’heures supérieur au quota demandé, allant jusqu’à atteindre ou dépasser le nombre d’heures parfois requis dans les cabinets les plus exigeants de Montréal ou Toronto, recevra pour sa peine un bonus de performance significatif pouvant faire de lui un des avocats les mieux payés à Montréal parmi les avocats ayant une expérience et une pratique équivalente. Par contre, BCF fait également preuve d’une très grande flexibilité à ce niveau. Un avocat qui, pour diverses raisons personnelles particulières, désirerait avoir un horaire moins chargé pendant une période donnée peut s’entendre avec le comité administratif pour fixer un objectif d’heures adapté à sa situation en ajustant sa rémunération en conséquence. Des minimums d’intensité doivent toutefois être rencontrés. Évidemment, s’il se trouvait qu’un avocat sous une telle entente finissait par atteindre l’objectif normalement fixé pour les professionnels, les bonus versés pour le dépassement de son quota ajusté feront en sorte qu’il se retrouvera avec le salaire qu’il aurait normalement reçu s’il n’avait pas demandé d’ajustement. Une telle flexibilité peut probablement s’expliquer en partie par la concentration élevée de jeunes avocats chez BCF. De telles ententes sont probablement possibles dans d’autres cabinets.
Ceci étant dit, ce n’est pas qu’en droit que l’on observe cette tendance. De nombreux articles dans les différents journaux et magazines sur le monde des affaires font état de cette réalité. Nombreux sont ceux qui prétendent que cette question sera une préoccupation grandissante des gestionnaires d’entreprise et sera souvent au cœur des négociations entre employeurs et cadres dans les années à venir.
Plus particulièrement dans le milieu des grands cabinets d’avocats, la tendance à la consolidation des marchés, aux fusions/acquisitions et à la création de méga compagnies ne risque pas de s’essouffler de si tôt. La demande pour des avocats hautement qualifiés et capables de piloter des transactions de plusieurs milliards se fera grandissante alors que bientôt les départs pour la retraite vont se faire en plus grand nombres que la graduation d’étudiants. Dans un tel contexte, permettre à cette main d’œuvre qui va se faire rare d’avoir un bon équilibre entre la vie professionnel et la vie personnelle risque d’être tout un casse-tête pour les cabinets. Plusieurs pistes de solutions font tranquillement leur chemin. Je pense notamment à une meilleure utilisation des outils technologiques et de télécommunication. Je pense également au télétravail et à la sous-traitance; idée mise en œuvre actuellement par delegatus services juridiques. Il sera intéressant de voir quelles solutions seront imaginées et s’imposeront puisque ce seront probablement les cabinets qui surmonteront le mieux cette difficulté qui rencontreront le plus de succès demain. Après tout, la grande richesse d’un cabinet d’avocat est les gens qui y travaillent…
Note : cet article a également été publié sur Droit-inc.com
February 4th, 2008 at 11:54 am
Un billet fort utile et attendu par de nombreux étudiants. Recherche impécable et conclusions raisonnables…. mais, j’suis pas certain que “relever le défi de l’équilibre heures facturables – vie personnelle assurera le succès de demain”… plutôt, le succès de demain sera assuré par ces cabinets qui réussissent à indentifier les candidats qui seront prêts à sacrifier entièrement leur vie personnelle au bénéfice du cabinet et de ses clients.
Les lois du marché défendent la première thèse autant que la seconde.