Surconsommation de papier: échec technologique ou échec humain?

Durant les années 1980, l’arrivée massive des ordinateurs personnels à un prix abordable s’est faite accompagnée de la promesse de simplifier de nombreuses tâches quotidiennes, de faire disparaître le papier et de changer tout simplement nos vies. Certaines de ces promesses, ou de ces prédictions, se sont effectivement réalisées. On peut sans doute affirmer que l’ère de l’informatique a très certainement changé beaucoup d’aspects de nos vies et a également simplifié d’innombrables tâches. Un étudiant à la maîtrise en économie de la Georgia Institute of Technology s’est penché, dans le cadre d’une thèse publiée en mai dernier[1], sur l’impact des ordinateurs sur la consommation de papier.

Le nombre d’utilisateurs d’un ordinateur personnel dans les 16 pays étant les plus grands consommateurs de papier est passée de 0 en 1980 à environ 400 millions en 2002. Pendant ce temps, la consommation de papier destiné à l’écriture et à l’impression (journaux exclus) est passé d’environ 25 millions de tonnes à 65 millions de tonnes. En considérant d’autres variables telles que l’accroissement démographique, l’auteur en arrive à la conclusion que l’utilisation de l’ordinateur n’a pas eu d’effet significatif, positif ou négatif, sur la consommation de papier. Bref, l’ordinateur est loin d’avoir fait disparaître la bonne vieille feuille de papier et le stylo. On peut alors se demander à quoi est dû cet échec alors que dans l’ensemble l’ordinateur personnel a rempli ses promesses.

Une première réponse se résume en un mot : internet. Avec l’arrivée de cette merveilleuse invention dans les années 1990 et son expansion fulgurante depuis, nous avons accès à une quantité incalculable d’informations de tous types et ce directement à partir du confort de nos foyers. La conséquence de cette plus grande accessibilité de l’information étant bien sur sa plus grande consommation. Or, nous avons malheureusement encore le réflexe d’imprimer tout ce qui nous intéresse et qui est d’une relative longueur.

Nous venons tout juste de toucher à un second problème; la plupart des utilisateurs ressentent une certaine gêne à lire de longs textes directement sur l’écran d’ordinateur ou refusent simplement de le faire par habitude. Les écrans cathodiques occasionnaient certes une certaine fatigue oculaire à celui qui s’y attardait trop longuement, mais l’écran à cristaux liquides, qui a pratiquement complètement remplacé cette technologie, ne provoque plus ou presque plus ces désagréments.

Les outils technologiques existent pourtant et sont de plus en plus accessibles. La très grande majorité des logiciels de traitement de texte, y compris ceux qui sont gratuits, permettent de surligner un document en différentes couleurs, d’ajouter des commentaires, de faire ressortir les corrections ou modifications apportées et qui n’a jamais rêvé, en consultant un ouvrage volumineux sur papier, de pouvoir utiliser les fonctions « rechercher » ou « aller à la page » disponibles dans ces logiciels?

Avant de rédiger cet article, nous avons fait le décompte de tout le papier utilisé dans les différents ouvrages obligatoires durant la 1ière année du baccalauréat à la Faculté. Les résultats n’ont rien de très scientifique et peuvent varier selon les professeurs, mais les chiffres demeurent impressionnant. Nous avons compté 8350 feuilles de papier (donc près de 17 000 pages) soit environ 360 m2 de papier. 38% de tout ce papier est constitué de jurisprudence qui est, en très grande majorité, déjà disponible sur internet que ce soit dans des banques gratuites (telles que l’excellent CanLII) ou dans des banques payantes auxquelles les étudiants ont accès. Ces décisions auraient donc très bien pu être téléchargées au format Word, lues directement sur l’écran et même être travaillées (surlignées, annotées, etc.) sur l’ordinateur. Il faut toutefois souligner la conscience verte de la COOP qui utilise du papier écologique pour imprimer ces recueils de jurisprudence; ce qui permet d’économiser énergie, eau, bois et de diminuer les émanations de gaz à effets de serre. Toutefois, mieux encore que diminuer la consommation de papier c’est de l’éliminer.

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Une autre réponse au problème est que le papier continue, encore aujourd’hui, de garder un caractère plus officiel même si, bien souvent, une version électronique du document existe en parallèle. Le premier exemple qui nous vient à l’esprit : les lois. Toutes les lois provinciales et fédérales sont disponibles gratuitement sur internet via des engins de recherches performants, mais ces versions électroniques n’ont pas de valeur officielle ce qui oblige le juriste à s’en procurer une version papier. Ainsi, 18% de ce qui doit être acheté en 1ière année sont des lois (C.c.Q., C.p.c., C.cr., etc.) Pourquoi ne pas donner de valeur officielle à ces versions électroniques alors que pour l’impression de la version papier officielle c’est justement un fichier électronique qui est utilisé? Nombreux étudiants ne traînent pas leur Code à tous les cours pour différentes raisons et font plutôt usage de la version électronique soigneusement sauvegardée sur leur ordinateur portatif. Ils doivent tout de même acheter la version papier, car seule cette dernière est permise à l’examen. Or, comme le dit si bien un professeur de procédure civile bien connu de la Faculté : « Le Code c’est winner. »

Bien que la Faculté et l’Université ne semblent pas vouloir encourager cette pratique en ne fournissant qu’une ou deux prises de courant par salle de cours, de plus en plus d’étudiant utilisent l’ordinateur portable pour la prise de notes. Cela leur permet souvent de pouvoir noter plus d’informations en moins de temps, de mieux organiser leurs notes et de mieux s’y retrouver. Alors que cette méthode permet, à première vue, d’économiser du papier, l’étudiant doit tout de même imprimer toutes ses notes avant l’examen puisque l’ordinateur portable y est interdit. Pourquoi l’interdire alors que la plupart des examens sont à livres ouverts et que de toute façon les surveillants ne vérifient que très rarement les documents que nous imprimons et apportons à l’examen? La réponse à cette interrogation est bien évidente; cette mesure a pour but d’empêcher la communication entre les étudiants pour ainsi éviter la tricherie. Si l’explication est facile à trouver, sa solution l’est tout autant. Il se vend, pour quelques dizaines de dollars, des détecteurs de réseaux WiFi qui permettraient aux surveillants de s’assurer qu’aucune communication ne s’effectue entre les différents étudiants.

Comme autre exemple, on peut également se demander pourquoi la signification de procédures entre procureurs ne peut-elle pas se faire par courrier électronique alors que beaucoup d’entre eux vivent avec un Blackberry à la main? Les avocats doivent plutôt rédiger leurs procédures sur l’ordinateur, les imprimer, les envoyer par télécopieur au procureur de la partie adverse qui, à son tour, imprime ces mêmes procédures. Le courrier électronique permet pourtant une meilleure confidentialité et sécurité avec notamment l’encryptage et la signature électronique.

En bref, la technologie est plus que prête à prendre le pas sur le papier. En fait, dans bien des cas, elle offre des possibilités infiniment plus grandes que le papier et pratiquement tous les aspects de nos vies sont déjà informatisés bien que tout continue de se passer sur papier en parallèle. À une époque où la population est de plus en plus sensible aux enjeux environnementaux, il serait temps que nous commencions à accepter de délaisser le papier pour des moyens souvent moins coûteux, plus efficaces et surtout plus respectueux de l’environnement.

Note: Cet article a été publié dans l’édition du 20 août 2007 du Pigeon Dissident, le journal des étudiants de la Faculté de Droit de l’Université de Montréal.



[1] Lei LEI, Computer Usage and Demand for Paper/Paperboard Products, thèse de maîtrise,

Atlanta, School of Economics, Georgia Institute of Technology, 2007

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